Réflexions sur

"Cyrano de Bergerac"

 

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Cette page n'est pas conçue comme une revue littéraire, mais simplement une page de pensées et de réflexions sur les personnages et les thèmes dans l'une des pièces les plus populaires de la France.

 

Contexte

Connaissant un succès immédiat (et durable) dès sa publication en 1897, "Cyrano de Bergerac" d'Edmond Rostand a été filmé plusieurs fois (le plus récemment et le plus réussi avec Gérard Depardieu en 1990), et a été constamment repris dans le théâtre (dont une saison en 1989/1990 avec Jean-Paul Belmondo). Récemment, Cyrano a été voté le personnage littéraire préféré de la France, l’emportant sur Jean Valjean et d'Artagnan d’une marge considérable.

Sur le plan personnel, je peux témoigner de l'efficacité de Cyrano comme un personnage romantique et tragique, et combien il est admiré par le public français. A la fin de la projection du film de Depardieu (en France), une dame dans la rangée derrière moi était tellement émue par la scène finale qu'elle était tout à fait incapable de quitter son siège alors qu'elle sanglotait.

De quoi s’agit-il?

Cyrano est héroïque (même anti-héroïque à certains moments), tragique, fougueux et exubérant, mais par-dessus tout, il est humain, et montre des défaillances humaines ainsi que des points forts. A l’époque de la pièce (1640-1655), le mécénat était la norme. Les écrivains, acteurs ou musiciens avaient tous un patron pour assurer le succès. Il n'y avait pas de système de subventions nationales ou de bénéfices de l’état. S’il fallait des fonds pour assurer le succès, il fallait trouver un bienfaiteur - habituellement une personne riche qui s'attendrait à quelque sorte de paiement en retour. Du moins, c'est la peur de Cyrano. Farouchement indépendant et insistant sur la liberté de faire, dire et penser ce qu'il veut, Cyrano rejette l'idée même du mécénat, car ça lui coûterait trop cher.

Les principaux thèmes de la poésie (ou l'expression artistique en général), l'indépendance et l'amour sont intimement liés, et il est donc pratiquement impossible de discuter d’un thème sans référence aux autres.

Poésie

En tant qu’une œuvre d'art et un hommage à la beauté et la gloire de la poésie et des arts, il est normal que «Cyrano» prenne la forme d'un poème - un poème étendu dont les rimes, en plus d'être agréable à l'oreille, permettent et facilitent l'élaboration des sentiments et des émotions, et la liaison des idées par l'intermédiaire d'une association de mots et de sons.

Cyrano est clairement dévoué à la poésie et à la beauté et la clarté d'expression qu'elle engendre. Il interrompt Montfleury comme il s'embarque sur la  "Clorise" au début de notre pièce parce qu'il pense que Montfleury est un acteur déplorable qui joue mal, et parce qu'il pense que la pièce elle-même vaut moins de rien. Sa dévotion à la poésie ne lui permettra pas d’écouter ce qu'il considère comme une poésie de mauvaise qualité.

Quand Valvert tente d’insulter Cyrano, et Cyrano se lance sur la célèbre "tirade du nez", c'est pour donner une leçon d'esprit et «fignolage» à quelqu'un qu'il considère comme inférieur et qui doit apprendre à s'exprimer avec intelligence avant d'entreprendre une tâche telle que celle d’essayer de rabaisser un manieur de mots comme Cyrano.

Plus tard, quand de Guiche lui offre le mécénat et la possibilité de faire corriger son travail par nul autre que le cardinal Richelieu, Cyrano refuse à brûle-pourpoint, non seulement en raison de la perte implicite de l'indépendance, mais à cause de son orgueil et sa confiance en son propre travail.

Quand Cyrano aide Christian à écrire ses lettres à Roxanne, ce n'est pas simplement pour aider Christian à parvenir à ses fins. Cyrano est immensément fier de la beauté et de la clarté contenues dans ces lettres. Elles contiennent ses sentiments, ses pensées, et son âme. Les lettres sont son don (de lui-même) à Roxanne.

 

Indépendance

L'insistance de Cyrano sur l'indépendance peut être vue sur de nombreuses occasions - surtout au début quand il interrompt l'exécution de "Clorise", montrant la confiance en ses propres capacités et son jugement, et son refus de se plier à la position et à la réputation. Il est prêt à se battre et à discuter avec le public - y compris les membres de la «Académie française» qui sont présents, et bien sûr de Guiche, dont le protégé Valvert défie Cyrano quelque peu imprudemment à un duel verbal. Cyrano justifie ses actions, donnant les raisons de son aversion et de la pièce et de l'acteur principal.

Plus tard, quand de Guiche offre à Cyrano son appui, Cyrano se lance dans un discours énumérant les raisons pourquoi il n'accepterait jamais une telle offre, mentionnant les avantages de la liberté (morale) et la liberté de s'exprimer comme et quand il veut.

Cyrano affiche une grande force d'esprit et d'indépendance en termes de courage, de compétence avec une épée, et dans son œuvre littéraire. Cependant, l'amour et un manque total de confiance en son attrait physique pour les femmes, le laisse ouvert à l'auto-doute, et il se retrouve mêlé dans un jeu de détourner les attentions de sa bien-aimée Roxanne (ou devrais-je dire "Roxane", pour être exact) envers notre Christian qui est séduisant mais peu spirituel, perdant ainsi une grande partie de son indépendance, qu'il est prêt à perdre si cela mène au bonheur de Roxanne.

Amour

L’amour est vu dans plusieurs formes au cours de la pièce. Valvert est intéressé par Roxanne parce qu'il la voit comme un moyen d’accomplir une promotion sociale, étant à la fois belle et considérée comme spirituelle et charmante. De Guiche, bien que marié à un parent de Richelieu, serait heureux de voir Valvert et Roxanne ensemble de sorte qu'il puisse exercer son influence et se lancer dans une relation sexuelle avec Roxanne. Cela se voit très clairement plus tard, quand de Guiche fait une proposition à Roxanne. Avec Christian l'attraction est principalement physique, mais Roxanne voudrait croire qu'il y a quelque chose de plus spirituel entre eux, et se désintéresse même de Christian quand elle le croit peut-être moins brillant qu'elle n’avait prévu. L'amour de Cyrano pour Roxanne est peut-être le plus pur - l'amour spirituel et le respect pour son caractère, son charme et son esprit. Cependant, Roxanne ressent clairement le désir et du côté physique et du côté spirituel, de sorte que Cyrano se sente insuffisant et essaie de rendre Roxanne heureuse en aidant Christian à remplir ses exigences.

Il est intéressant de noter que Christian et Cyrano se sentent tous les deux inadéquats, voire ils forment un être complet seulement quand ils travaillent ensemble - Christian étant le côté physique et Cyrano le côté spirituel. Séparés, chaque "moitié" est insuffisante, mais ensemble, ils sont un être complet. Pourtant, Roxanne découvre qu’à la longue ce qui est important et ce qui touche le cœur, est le côté spirituel.

Cyrano aime Roxanne au point où il est prêt à sacrifier son propre bonheur. Il gagne la satisfaction de savoir que les mots et les sentiments dans les lettres de Christian (qui sont tellement importantes à Roxanne) sont les siens.

La pièce est magnifiquement écrite, alliant le drame, la tragédie et la comédie. Rostand parvient à combiner le divertissement avec l’émotion, et touche le cœur de ses lecteurs / spectateurs.

Cependant, même à l'époque de sa première production, la place de Cyrano comme un élément précieux de la littérature a été contestée. Personnellement, je trouve que c'est largement divertissant, émouvant et magnifiquement construit, mais je le trouve très spécifique à Cyrano et ses circonstances et problèmes particuliers. Bien que des sentiments d'amour non retournés soient familiers aux lecteurs, l'esprit même et l’exubérance que nous trouvons si attrayants chez Cyrano sont aussi très intimidants et nous éloignent peut-être de lui. Nous estimons que nous ne pourrons jamais atteindre son niveau d'esprit, ni son niveau de dévotion à Roxanne. D'une certaine manière l'histoire de Cyrano ne propose pas de solutions à des problèmes similaires que nous puissions partager.

La grande littérature contient des symboles et des histoires qui sont pertinents pour nos propres vies - ils nous offrent une source de réflexion, voire d'orientation. Personnellement, bien que je trouve "Cyrano" admirable, touchant et divertissant, j’ai du mal à voir sa pertinence pour la vie des autres en termes d'orientation ou de solutions aux problèmes de la vie, d'autant plus que les traits de personnalité que nous trouvons si admirables peuvent être considérés comme la source même de la tragédie de la pièce.

Quant au film avec Depardieu, écrit et réalisé par Jean-Paul Rappeneau, je l’ai trouvé une superbe version de l'original. Je pense que tous les acteurs ont joué leurs rôles magnifiquement (surtout Depardieu et Weber), mais les décors, les costumes, et bien sûr la musique de Jean-Claude Petit, ont tous fait une contribution importante et essentielle à la réussite globale du film.

Addendum

En 1990, Jean-Paul Belmondo a joué dans une reprise de la pièce (au Théâtre Marigny, mise en scène de Robert Hossein). J'étais en France à l'époque, et j'ai toujours regretté de ne pas avoir fait l'effort d'aller le voir sur scène. Cependant, j'ai récemment réussi à obtenir un DVD du spectacle (sur ebay, et non sans beaucoup de difficultés!), qui m'a forcé à revoir mes idées sur le film avec Depardieu.

Dans le film, Cyrano paraît souvent brusque et en colère. HIl est indépendant, au point d'être inabordable, même hostile. IIl y a aussi des moments où il oscille entre la colère et l'apitoiement (dans ses actions, sinon dans ses mots).

En raison d’avoir visionné la version théâtrale, je suis devenu plus conscient du débit de tous les acteurs dans le film, et la vitesse à laquelle ils parlaient, surtout Depardieu. Son débit est exubérant et prenant, mais son style tend à accentuer la rime et le rythme des mots, plutôt que les mots eux-mêmes. L’idée m’est également venue que la version cinématique exagère peut-être la richesse et le détail de l’époque. S'il est somptueux et magnifique aux yeux, je vois maintenant que cela peut nuire à l'histoire elle-même.

Curieusement, je n'ai jamais été particulièrement ému par la scène de la mort de Cyrano dans le film, mais il est clair que d'autres la trouvent profondément émouvante. J'ai toujours pensé qu'elle était laborieuse, exagérée et trop axée sur Cyrano lui-même tandis que les autres (en particulier Roxanne) sont également touchés par la révélation tragique à la fin. Je dirais aussi que si j'ai admiré et sympathisé avec Cyrano, je ne suis pas sûr si je l'ai trouvé vraiment compatissant, précisément parce qu'il semble toujours y avoir un manque de chaleur et de compassion en lui.

Dans la version théâtrale Cyrano semble plus humain. Il est moins tiré par la colère, et peut-être en raison de cela, nous sommes plus conscients du thème de l'indépendance et de la force individuelle.

Nous avons ici une interprétation plus contrôlée avec un débit plus lent (la durée du film est de 2 heures 15 minutes, par rapport à la version théâtrale de 3 heures), à la suite duquel les vers ont un impact plus important, et accentuent le caractère et l'humanité. Ces éléments sont soutenus par la présentation théâtrale simple, en ajoutant l'intensité à certaines scènes qui sont peut-être mal servis par la flamboyance du film.

En face de  Belmondo nous avons Béatrice Agenin dans le rôle de la belle et intelligente Roxanne. Il est quelque peu discourtois de ma part de suggérer qu'elle était peut-être un peu trop âgée pour le rôle, mais sa confiance et son expérience ajoutent beaucoup au rôle et rendent son personnage plus réfléchi et plus attrayant que la Roxanne jeune et parfois volage du film.

En écrivant ceci, je ressens un sentiment de culpabilité et de déloyauté car j’ai beaucoup aimé le film et il a beaucoup de mérite. En fin de compte, cependant, je me demande si ses faiblesses sont dues simplement au fait que Cyrano appartient au théâtre et le milieu du cinéma apporte avec lui certaines exigences qui servent le récit de Rostand moins bien que le milieu du théâtre. A cause du fait que c'est tellement "verbeux", Cyrano (du film) se déplace presque constamment, sauf quand il parle de ses sentiments ou quand il parle à Roxanne. Bien que cela souligne son énergie et son dynamisme, il a aussi l’effet d'accentuer sa colère apparente et son humeur grincheuse, tout en diminuant le calme et la raison. Bien sûr, cela marche bien lorsque nous rencontrons Cyrano au début et il éclate pratiquement à l'écran, mais ça peut devenir un peu lassant comme ça persiste tout au long du film.

Mes remerciements d’avoir pris le temps de lire cette page. J'espère que vous l'avez trouvée intéressante.

 

Stuart Fernie

stuartfernie@yahoo.co.uk

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